Les visages prennent des photos


« Côtoyer ces hommes, c’est mettre des doutes sur nos certitudes »

Interview à Bruno Zanzottera

Pourquoi avez-vous décidé de vous pencher sur ce sujet?

Le déclic s’est produit en 2009, lorsque j’ai lu dans la presse que la moitié de la population mondiale habitait désormais dans des villes. Il m’a semblé intéressant de me tourner vers ceux qui, non seulement vivent autrement, mais aussi ont dû s’adapter aux environnement hostiles, déserts, montagnes, forêts, où la nature dicte sa loi.

Quels sont les points  communs entre ces peuples, qui vivent très éloignés les uns des autres?

J’en vois deux. D’abord la solidarité. Un sens de l’hospitalité qui a disparu dans nos sociétés urbaines. Pour les Tsaatan de Mongolie, qui vivent par, 40° C en hiver, ou pour les Afars de la corne de l’Afrique, qui affrontent les températures les plus élevés du globe, s’entraider, offrir du thé ou ouvrir sa tente à l’autre, qu’il soit d’une tribune voisine ou un étranger de passage, va de soi car c’est souvent une question de survie. L’autre point important c’est que, si dures que soient les conditions d’existence de ces groupes, tous sont fiers de leur mode de vie et ne souhaitent pas en changer. De retour de reportage, j’ai souvent été choqué par la réaction de ceux qui, en voyant mes photos, me disaient: « Ah! les pauvres gens. » Je ne crois pas que ce soit le cas. vivre sans voiture, ni télé, ni réfrigérateur ne signifie pas être pauvre. Lorsque que je suis à côté des Touareg ou des Bideyats qui traversent des centaines de kilomètres de désert avec un peu d’eau dans une outre en peau de chèvre, quelques galettes de sorgho, une vielle couverture et une théière cabossée, je n’ai pas le sentiment d’être avec des déshérités. Rien de ce qui fait notre prétende richesse ne leur manque.

Vous est-il arrivé d’éprouver des difficultés pour vous adapter aux conditions du terrain ou pour vous faire accepter comme photographe?

J’ai toujours eu de bons rapports avec ceux qui m’accueillaient, y compris avec les Afaars, malgré leur réputation d’être violents et peu fiables. Cela tient parfois à de petits détails, comme se présenter seul, ou arriver à pied dans un village féculer, ou partager une nourriture sommaire sans broncher. Aussitôt, on vous regard différemment. J’ai toujours réussi à me fondre dans le groupe, à me faire oublier au bout de quelques jours. Il est important de vivre au rythme de ses hôtes, d’être patient, de savoir quand il ne faut pas prendre de photos et quand on peut le faire. Pour le reste, j’ai la chance d’être plutôt résistant à l’effort physique.

En quoi le contact avec ses groupes a-t-il modifié votre regard?

Cela m’a permis de relativiser nos jugements, nos valeurs occidentales. L’école  par exemple, sacrosainte chez nous pour l’avenir des enfants, n’a pas la même importance dans ces sociétés qui vivent en symbiose avec la nature. Au Kenya, où les représentants des ONG locales insistaient auprès des Samburus pour qu’ils scolarisent leur enfants, j’ai été le premier à faire des dons de cahiers et de stylos à une école de Maralal. Ma bonne conscience était sauve. Mais en parlant avec les parents, j’ai finis par réaliser que c’était le « mauvais » qu’il envoyer à l’école, ceux qui n’étaient pas assez dégourdis pour s’occuper des troupeaux. Les « bons », ils en avaient besoin à leur côtés! Au Congo, les enfants pygmées, eux, suivaient les cours mais ne passaient pas les examens dont ils ne voyaient pas l’utilité. Pour ces peuples, marginalisés souvent dans leur propre pays, apprendre à lire et à compter n’est pas suffisant pour s’insérer dans les villes où ils restent mal à l’aise. Souvent, l’école les coupe de leur communautés d’origines et les place dans un entre-deux les condamnant à des petits boulots ou à la mendicité.

A vous entendre, on pourrait croire qu’il est préférable de maintenir ces populations à l’écart du développement. Est-ce votre avis?

Pas du tout. je n’idéalise pas ces sociétés qui ont aussi leurs travers, leurs limites. Je cherche à expliquer que les situations sont souvent plus compliquées que nous l’imaginons. Ainsi en Zambie, j’ai été témoin de l’installation, par une ONG humanitaire, de puits qui allaient épargner aux femmes d’un village quatre kilomètres quotidiens de portage d’eau. Qui pourrait y trouver à redire? Pourtant, en passant du temps sur place, j’ai compris que ces trajets entre femmes constituaient un espace de liberté important. Un moment de confidences et meme de rigolades loin des hommes, qui allait disparaitre lorsque le puits serait au milieu du village..

J’aime mettre des doutes sur nos certitudes.

Propos  recueillis par Jean  Rombier

Apparus sur le magazine « Geo voir le monde autrement » page 20

 

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